Désacraliser la science, une obligation démocratique ?
A propos d'un livre de Bruno Latour
Nicolas Bouleau et Robin Foot
"C'est nous qui avons créé le monde qui concerne l'homme!".
Nietzsche, Le gai savoir
"I don't know what you mean by " glory "," Alice said.
Humpty Dumpty smiled contemptuously. "Of course you don't -- till I tell you. I meant " there's a nice knock-down argument for you! ""
"But " glory " doesn't mean " a nice knock-down argument "," Alice objected.
"When I use a word," Humpty Dumpty said, in rather a scornful tone, "it means just what I choose it to mean -- neither more nor less."
"The question is," said Alice, "whether you can make words mean so many different things."
"The question is," said Humpty Dumpty, "which is to be master -- that's all."
Lewis Carroll, Through the Looking Glass
Bruno Latour, Politiques de la nature, comment faire entrer les sciences en démocratie, La Découverte 1999.
Ce livre explore les manières dont on pourraitde concevoir un système politique où la nature au lieu d’être offerte à nos regards et soumise à nos actions serait un sujet de débats politiques. On peut éprouver une certaine frustration à ne pas y trouver de réponse explicite aux sujets graves que sont le trou d'ozone, les OGM, l'effet de serre, les espèces menacées ou d'autres encore mais cette frustration est certainement salubre car le discours de Bruno Latour ne se déploie pas sur un registre d’expertise. Il ne développe pas de solutions factuelles mais s’arrime aux problèmes et à leur urgence pour qu’une réflexion sur les principes d’une nouvelle constitution démocratique s’engage. L’urgence se situe aussi là car les catastrophes "environnementales" sont également des "catastrophes" dans la démocratie, des lieux où des experts s'engouffrent pour confisquer la parole au politique.
La force de ce livre ne tient donc pas à la solution de problèmes ponctuels mais en ce qu'il s'attelle à une réflexion fondamentale sur la démocratie et la politique, et c'est là son intérêt principal. Loin de la temporalité du journalisme, il s'inscrit délibérément dans celle de la recherche poursuivant, en effet, dix ans après, la réflexion entamée dans "Nous n'avons jamais été modernes". Cette fois-ci la coupure moderne nature/culture est retravaillée dans une articulation de la science et de la politique. Pour qu'elle existe comme délibération constituante de notre monde commun, d'un cosmos où la nature et la société ne se partagent pas, a priori, en ensembles distincts, encore faut-il qu'existe un milieu susceptible d'accueillir, sur un mode démocratique, sans préséance, trois concepts : polis, logos, et physis.
Certaines idéologies interdisent l'existence d'un tel milieu, d'un tel éco-système politique. Lesquelles ? Bruno Latour en identifie trois principales : l'écologie avec ou sans ses commandos de la deep ecology qui fait de la Nature une réalité intangible, l'économie et ses lois imprescriptibles du marché qui encastreraient nos sociétés et enfin l'épistémologie qui entend faire la police de la pensée et, par son action, délimiter ce qui relève de la science de ce qui relève de la société — l'affaire Sokal manifeste de telles tendances. Il n'est possible de penser autrement une constitution de nos sociétés que si la nature, l'économie ou la science ne viennent pas mettre entre parenthèses la politique, la parole publique. La levée de ces restrictions est le principal objectif de ce livre qui, s'il reprend des préoccupations antérieures, s'en démarque en intervenant dans l'espace politique avec pour objectif de modifier nos formes de pensée.
En ce sens, même les lecteurs habitués aux ouvrages produits par ce courant de la sociologie des sciences — hybridation de différents courants de sociologie empirique (liés en particulier à l'école de Chicago) avec une anthropologie du travail scientifique — qui s'est fait connaître, au travers de minutieuses enquêtes, par les réseaux et les traductions que les innovateurs empruntaient, pourront être déroutés par ce livre politique. Ce registre d'intervention semble justifier les libertés prises par l'auteur avec l'empirie. Parfois, en rupture avec sa tradition, il semble même flirter avec une sociologie critique, et prendre la place du savant dénoncé il y a encore peu pour sa prétention à vouloir se mettre en surplomb du commun même si pour cela il faut transformer l'indigène en idiot social. Il le fait pour les militants écologistes dont ils louent la "pratique foisonnante" pour mieux leur opposer l'indigence de certains penseurs. Comme si les militants n'avaient pas une pensée plus hybridée et plus foisonnante que leurs supposés maîtres à penser. Ce travail de torsion des faits manifeste probablement que cet écrit s'apparente à une fiction qui permet de défaire la prégnance des rapports naturalisés au monde. La référence constante à la fable de la caverne de Platon assoit la dignité du genre et son aptitude à faire travailler les imaginaires dans notre saisie du monde commun. Pourtant, il n'est alors pas sûr que la multiplicité des références à d'autres recherches ne viennent brouiller la forme fable ; loin d'en renforcer la portée, elles construisent des décrochages par rapport à son enjeu principal.
Pénétrons maintenant dans l'épaisseur de l'argumentaire. Ce projet d’une philosophie politique de la nature se justifie par le fait que la nature n’est pas donnée, elle est produite, élaborée et doit donc relever de la politique si celle-ci joue son rôle. Encore faut-il tenir compte de la science qui prétend en être l’interprète.
Le principal préjugé qu’il convient de remettre en question est l'évidence du partage nature/société. Cette dualité fortement ancrée dans la pensée occidentale, spécifique de notre modernité, marque une grande part de l’écologie politique contemporaine. Elle peut être ébranlée de plusieurs façons : historiquement elle émerge comme un trait de notre modernité, elle ne saurait constituer un invariant ; ethnologiquement elle est absente des autres formes de civilisation, et sociologiquement les crises écologiques récentes ou actuelles révèlent un mélange complexe de politique et de social, d'humains et de non humains. Cette dualité est donc un acte constitutionnel de nos sociétés qui range la politique à une certaine place, très réduite, et laisse le champ libre à un processus scientifique et économique plus ou moins implicite. De tous les arguments de Latour contre ce postulat de séparation, le plus important est sans doute qu’il réduit la pensée politique à une activité secondaire de gestion et d’entretien et qu’il légitimise par conséquent les prises de risques, les faits accomplis et les interprétations dont l’accueil devrait fondamentalement relever du débat politique. Est-il donc possible de proposer une conceptualisation différente qui nous libère de cette dichotomie nature/société et installe la pensée démocratique sur des enjeux véritables ?
Après cette clarification, le chapitre 2 joue le rôle de scholie. Transition entre la critique et la proposition, il est sans doute à la fois le moins important du livre et le plus révélateur de la pensée de Latour dans ses relations avec celles de ses contemporains. Les références sont nombreuses, Michel Serres, la conférence de Kyoto, Stengers, Lascoumes, Callon, Cassin, Beck, Habermas, Roqueplo, etc. "Les spécialistes de mon domaine, écrit-il, sont pris dans le choix suivant : ou bien refaire toujours les mêmes introductions de façon à modifier l’image que les lecteurs se font de la pratique scientifique, ou tenir pour acquise cette littérature et s’attaquer aux problèmes vraiment intéressants." Il choisit pourtant de discuter les environs du problème du regroupement du collectif, la scission nature/société étant récusée car avec une telle partition les places sont a priori définies : l'homme au centre entouré de sa cour d'objets. Une telle distribution des rôles, loin de donner une prééminence au politique, en restreint la place au fur et à mesure que prolifèrent dans notre monde les objets et les scientifiques qui leur sont attachés. Ces derniers, forts de leur délégation de dire les choses, deviendraient de plus en plus bavards. Par construction, des objets et des sujets ne pouvant s'associer en démocratie, Latour procède à la requalification de ce statut d'objets afin de pouvoir faire enfin de l'écologie politique. Les objets sont déjà acteurs de la vie de nos sociétés ; l'auteur leur reconnaît un statut dans une langue qui permette une prise en compte de leur effective possibilité de nuisance, de leur capacité à être des "gêneurs", à exprimer une "récalcitrance" vis-à-vis de notre volonté, à être donc des acteurs. Ce parti pris de la sociologie de la traduction de prendre officiellement "langue" avec des non-humains en leur donnant un statut fort dans la théorie manifeste la rupture avec le "constructivisme social" et son relativisme culturel. L’importance de ce point théorique, qui a permis à Bruno Latour, dès 1986 grâce notamment aux coquilles St Jacques de Michel Callon, de sortir d’un relativisme qui maintenait en fait le partage Nature/Société, et les controverses qu'il soulève, justifierait que la manière dont les non-humains parlent soit traitée avec plus de prudence et de précision. L’insistance à nous faire comprendre que les non-humains aussi ont la parole et que leurs porte-parole sont sans cesse amenés à se justifier devant eux de ce qu’ils disent sur eux, gagnerait en force de conviction si cette façon de dire n’évoquait pas irrésistiblement que les non-humains parlent comme les animaux des fables et qu’il faut les laisser parler. On peut interpréter cette idée de la façon suivante. Les appareillages et dispositifs des laboratoires sont susceptibles de faire émerger des arguments nouveaux, imprévus, qu’on doit pouvoir recevoir. Cela amène à s’interroger : disent-ils la vérité ? Les aide-t-on à s’exprimer ? N’y a-t-il pas toujours et seulement des porte-parole ? Nous savons bien que c’est La Fontaine qui parle derrière maître Corbeau et avec quel talent ! La nouveauté combinatoire issue des éprouvettes graduées, des précipités, et des spectrographes de masse n’est pas pour autant langage qui supposerait des assemblages de signes et une animation sémantique fournissant des enjeux. Cette ambiguïté est probablement due au fait que Latour veut à tout prix éviter au lecteur de retomber dans les "matters of facts" qui entraînent toujours vers les mêmes façons de penser.
Avec le chapitre 3 commence la proposition constructive. Le chantier est gigantesque : ni plus ni moins que de nouvelles institutions et de nouveaux enjeux pour la vie politique, une constitution nouvelle pour le collectif. L’opération métaphysique proposée par Latour est une double scission suivie d’une double fusion. D’abord scinder la notion de faits eu égard à deux missions fort différentes et maladroitement (sournoisement ?) confondues : d’une part l’obtention d’une inscription stable durable sur ce qui peut aujourd’hui être considéré comme non douteux ; à cette mission sont associés les termes d’institution, pérennité, certitude, cohérence. D’autre part l’accueil de nouveauté, l’enregistrement, l’agrégation de propositions en instances ; à cette mission sont associés les termes de perplexité, de candidatures. De façon similaire cliver la notion de valeur suivant deux services qu’elle peut rendre : d’une part élaboration d’une compatibilité suffisante des références morales qui rende possible le vivre ensemble (hiérarchie, monde commun, légitimation). D’autre part écoute des difficultés morales nouvelles, des voix des associations d’humains et de non-humains qui sont concernées (consultation, accepter, ne pas court-circuiter quiconque). Le regroupement se fait suivant deux pouvoirs de nature fondamentalement politique. Premièrement le pouvoir de prise en compte (combien sommes-nous ?) qui se décline en une exigence de réalité extérieure et une exigence de pertinence qui sont la trace de ce qu’étaient les missions de faits et des valeurs en matière d’innovation. Deuxièmement le pouvoir d’ordonnancement (pouvons-nous vivre ensemble ?) qui se décline en une exigence de publicité et une exigence de clôture et qui est donc le regroupement des missions auxquelles participaient la science en tant qu’élaboration de cohérence conceptuelle et la politique, l’économie et le droit, en tant que tentatives d’harmonisation des agissements. Le fonctionnement des institutions nouvelles est résumé par le schéma suivant :
Le gros œuvre étant achevé, la conclusion du chapitre "vers une nouvelle extériorité" fait apprécier les espaces et les vues de son architecture. Le terme d’extériorité est à notre sens le plus important du chapitre et sans doute du livre.
Le quatrième chapitre est consacré à l’explication du rôle des diverses compétences (scientifiques, hommes politiques, moralistes) dans le fonctionnement des nouvelles institutions. Il est assez fascinant de voir comment des idées finalement assez simples, la scission et la fusion des faits et des valeurs donnent un jour complètement nouveau à ces quatre grands champs d’activité sans galvauder la compétence des acteurs, mais en les rendant au contraire plus responsables et plus conscients des enjeux.
Lorsqu’on est à ce point du livre, on a fait l’essentiel de la dénivelée, et il n’est que de se laisser montrer les principaux points du paysage. Nous laissons cette phase au lecteur en ce qui concerne le dernier chapitre et la conclusion.
Il est certain qu’on peut avoir plusieurs lectures d’un tel ouvrage. Il se nourrit de sens et d’intérêt en fonction des problèmes auxquels on est sensible. Qu’on nous permette une entrée, qui n’est pas chez Latour, mais qui peut constituer un des contextes problématiques pour en apprécier les idées.
N’y a-t-il pas une trop forte prégnance du discours économique ? L’économie a aujourd’hui toutes les prétentions : entre commentaire et explication, entre spéculatif et expérimental, entre interprétatif et mathématique, entre dogmatisme et heuristique, entre savoir émancipateur et savoir-faire dédié, elle est proliférante et imbibe de plus en plus d’espace de pensée. Vers le politique, elle suggère l’action des lobbies comme solution aux difficultés de la décision collective, économisation des opinions ; vers le juridique, elle légitimise le financement d’expertises impressionnantes par les firmes qui en ont les moyens ; vers l’environnement, elle explique comment la main invisible va se mettre à ramasser les déchets, vers le psychologique elle propose la théorie des jeux, les stratégies d’acteurs et l’économisation de l’information. Les économistes sillonnent tous les champs conceptuels en creusant des ornières de sens vers les chemins rebattus du conformisme. De la même façon que les clergés de toutes les religions sont du côté du bien, les économistes sont les thuriféraires de la rationalité, la défendent, la comprennent, l’enseignent, et l’interprètent. Tantôt l’agent est rationnel, tantôt c’est le marché, tantôt c’est la théorie, dans tous les cas la rationalité est du côté des économistes. Quoi qu'il arrive, cette raison à la fois théorique et immanente accueille les initiatives prises grâce à des moyens financiers.
Dans cette atmosphère étouffante, Bruno Latour ouvre la fenêtre.
Pour sortir des ornières de pensée, il y a un obstacle de langage. Latour n’y échappe pas. Le sens nouveau ne peut s’installer sans une certaine violence. La même difficulté a été rencontrée par des penseurs indépendants comme Wittgenstein ou Lacan. Avec Wittgenstein, il partage les définitions abruptes, le glossaire plutôt normatif qu’explicatif, le style mi-allégorique mi-pratique, et les remarques préalables déconcertantes qui ont comme fonction essentielle de labourer le terrain et de donner à penser. Ensuite Latour ne peut construire sur ce sol déstabilisé qu’avec un minimum de structure, il utilise des schémas, des dédoublements et des symétries, cela le rapproche nécessairement de Lacan. Celui-ci s’est attaché à briser la dualité corps/âme comme Latour celle de faits/valeurs. La voie suivie par Lacan est différente puisqu’il utilise un schéma ternaire réel/symbolique/imaginaire où ces trois notions s’interpénétrent, chaque couple se liant grâce au troisième. Il y a aussi des analogies formelles avec la psychalgèbre de Lacan. Mais laissons ces ressemblances qui mériteraient d’être approfondies davantage et évoquons librement et hors même du langage forgé par Latour, ce qui peut être aperçu par cette fenêtre qu’il a grand ouverte. Nous n’y voyons ni une église ni une école mais une utopie extrêmement motivante : "la démocratie de l’imagination".
S’il fallait citer deux phrases clefs de ce livre nous choisirions celle-ci : "rien ne doit étouffer trop vite la perplexité dans laquelle les agents se trouvent plongés du fait de l’irruption de nouveaux êtres" et celle-là "il ne faut pas que le nombre de ceux qui participent à cette mise en perplexité soit lui-même limité trop vite et arbitrairement". En effet, tel est bien le principal problème sous-jacent à tout ce qu’on appelle les agressions de l’environnement. D’abord, ainsi qu’Ulrich Beck l’a tôt dénoncé, la liberté absolue d’initiative laissée aux entreprises sous prétexte que l’innovation est le moteur de l’économie produit des faits-accomplis soit matériels soit sous forme de risques qui n’ont été débattus par personne. De même, à l’autre bout de la chaîne créative, le chercheur, protégé par une idéologie de liberté sacro-sainte de la recherche scientifique, produit, non seulement sans contrôle, mais aussi sans avoir la moindre idée quant au rôle que pourra avoir son apport intellectuel dans le monde commun existant. Ces deux libertés sont les nouveaux tabous contemporains sur lesquels une prise de conscience est indispensable. Il n’est plus supportable que le seul plaisir des chercheurs, aussi immature soit-il, installe les contraintes du monde d’aujourd’hui et de demain. Evidemment ces deux tabous sont de fausses libertés. Philosophiquement la liberté n’est pas seulement indépendance du moi vis-à-vis de l’extérieur, elle est aussi dépendance des actes vis-à-vis du moi. La recherche scientifique n’a plus à faire comme si le bon dieu allait se charger d’arranger les conséquences de notre jeu quel qu’il soit. Ce genre de risque ne nous amuse plus, il nous faut créer des lieux où les conséquences puissent être envisagées, les enjeux pesés, les risques évalués.
Ce que Latour démontre, fondamentalement, c’est que ceci peut se faire démocratiquement. Il faut être très ferme sur ce point. Ceux qui claironnent qu’on doit laisser intacts ces deux tabous faute de quoi l'on tombe nécessairement en dictature sont des faux-dévots qui parlent par intérêt ou par conformisme. Hans Jonas dans sa dramatisation pathétique a malheureusement contribué à cette confusion. Tout au contraire c’est l’organisation d’une libre initiative de la critique, d’une ouverture à des visions du monde dissidentes, à des contre-expertises foisonnantes qui sont la seule garantie que nous puissions trouver contre les rationalismes étroits et fermés qui risquent de nous projeter dans le mur.
La constitution de Latour est une des réflexions les plus claires dans cette problématique. Si l’on veut la prolonger, on peut s’interroger sur le point de savoir en quoi consistent les postulants. Le processus d’apparition des êtres en lice ne doit pas être considéré comme spontané compte tenu de l’état à l’instant t du collectif (pour parler comme Latour). Dans une telle constitution, la composition des procès de parole devient centrale pour garantir un droit et un pouvoir à comprendre les choses différemment. Il est nécessaire de se prémunir contre le risque d’une clôture trop rapide des réflexions par le savoir institutionnalisé qui, par définition, est toujours tenté de rejeter à l’extérieur les éléments d’incertitude. Il lui suffit de les réputer "non-savoir". L’ouverture du collectif à une nouvelle extériorité, posera alors de manière sensiblement différente les processus de "naturalisation" des nouveaux entrants. Ceux-ci deviennent des indigènes, des naturels pourrait-on dire en reprenant une formule désuète afin d'indiquer qu'ils participent dorénavant de la nature de ce collectif ou cosmos. Nous serions loin alors de ces pensées du monde qui ne conçoivent que des processus unilatéraux d’intégration dans lesquels les impétrants sont sommés de se fondre à l'existant, aux formulations anciennes. Loin d'une telle vision, la conception latourienne de constitution suppose que soit ouverte également la possibilité d’une remise en débats des théories qui faisaient tenir l’ancien collectif.
La question du maintien d’une "bio-diversité" des théories, problématique centrale de Feyerabend, trouverait alors une nouvelle justification pratique. Il s’agirait non plus de trouver simplement la façon la plus habile de favoriser le progrès, mais d'aller autant que faire se peut vers plus de conscience, ou moins d'inconscience, dans les risques que prend la civilisation. En effet, la possibilité de remanier les théories constitutives de notre imaginaire du monde nécessiteront que l'on puisse maintenir une concurrence des idées, hors des ornières institutionnelles. Cela suppose aussi que des mots et des langues puissent supporter cet imaginaire et les pratiques qui lui sont associées. Aussi est-on surpris de l'absence d'un réel questionnement des langages dans ce livre.
Pourtant peut-on aborder le rôle de la chambre haute vis-à-vis des appelants sans s'interroger sur les langues susceptible de les accueillir, de les former dans la parole comme mode d'existence du réel. Ces entités dès qu'elles commencent à émerger sont en effet largement constitués d’interprétations différentes de formalismes scientifiques et des langages semi-artificiels des sciences de l’ingénieur. Sans ces expressions, elles restent dans les limbes du cosmos, dans le chaos de l'indistinction. Ainsi que Bachelard l’a fait voir dans le cas de la physique, ce sont largement les langages qui fabriquent le réel, ou pour reprendre Austin et ses actes de langage, ce sont nos mots qui performent le cosmos, ce nouveau monde où nature et société sont intriquées et dans lequel nul n’a autorité a priori pour les départager. Si dès lors la représentation du monde dans les mots est prise au sérieux — sans évidemment procéder à une quelconque réduction du monde à n'être que des mots — il vaudrait mieux suivre l'étymologie de ce mot représentation qui l'apparente au vocabulaire du droit, du politique ou de l'esthétique, dans lesquels le suffixe "re" renvoie à res, la chose plutôt que dans son acception commune où ce suffixe est un réitératif. Alors les mots sont les choses, ou si l'on préfère le dispositif cognitif que les langages présentent du monde. Et la question du rapport des mots et des choses ne se joue plus sur le registre de la référence que ce soit sous la forme de la fable de la caverne que Latour critique ici ou que cela soit sous la forme d'un réseau de type métrologique qui irait du fait au mot dans une série de médiations fines comme il incline à le penser. Quelle que soit la finesse de l'analyse des pratiques de mise en forme du monde dans des langues, il y a toujours un écart irréductible entre un fait représenté et sa représentation discursive. Cela indique seulement que la représentation prédispose le représenté à exister. En politique comme en science ce sont les théories, quelle que soit leur forme d'élaboration, qui permettent au représenté d'advenir. Sans cyclotron pas de quark, sans sondage et journaux pas d'opinion publique, sans parlement pas de peuple. Ce sont les modélisations et leurs commentaires qui constituent les dossiers décisifs des enjeux de la nouvelle politique. Il y a donc lieu de penser comment des usages différents des langages pour constituer des vues différentes peuvent avoir droit de cité et se maintenir sans être court-circuités par la langue scientifique et économique dominante. Autrement dit, pour qu'il y ait débat dans la chambre haute, pour que ce jeu démocratique essentiel puisse remplir son rôle, il doit exister des forums d’interprétations critiques susceptibles de créer des modélisations, des théories ou mêmes des utopies aptes à se confronter à ce qui a été jusque là institué comme faits, comme certitude et clôture du monde.
Même si ce livre s’appuie sur une confiance certaine dans le langage pour son propre mode d’expression tout en négligeant le rôle des langages et des prises de parole dans cette affaire d’introduire les sciences en politique, son intérêt est qu'il nous invite à fuir les grands écarts, les grandes dichotomies, et à préférer les petits décrochements, les variations infinitésimales, les grains de métaphysique qui rendent perceptible le décrochage de la représentation et du représenté. Il nous rappelle que dans le monde ce sont dans ces écarts que gisent les nouveaux mondes possibles, la définition de nouvelles relations, de nouvelles entités et d’un nouvel imaginaire. Ce livre offre une ouverture à la réflexion et l'imagination où chacun peut tenter d'interpréter cette proposition de constitution et inventer des réponses aux inquiétudes que suscitent la science et l’environnement. Pour cette raison, même si parfois les sentes sont un peu escarpées, la randonnée vaut la peine.
Nicolas Bouleau et Robin Foot