La Fin des Phares ?
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Pendant le second XIXe siècle, l'emprise de l'Etat et de ses ingénieurs s'est étendue à des objets plus discrets que les phares : les balises, les amers, les bouées. Il s'agit désormais d'entretenir la frontière maritime, de réparer, de prévenir la panne, au mieux des crédits affectés. |
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La
temporalité du travail n'est plus celle des chantiers de la mer du XIXe
siècle. Elle se déploie dans une succession d'aventures plus discrètes,
de voyages qui commencent, chaque matin, sur les quais des subdivisions
des phares et balises.
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| Alors que l'innovation vise au renouvellement de l'objet technique, la répétition cherche à organiser sa permanence : permanence des signes dans le paysage côtier (les amers), permanence des objets soumis aux contraintes de la mer (les balises de bois ou de fer), permanence des machines autonomes, dont il convient d'assurer la maintenance. | ![]() |
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Les
chiffres montrent que trois groupes d'hommes sont impliqués dans le fonctionnement
du réseau de signalisation maritime : des marins, des ouvriers, et des
gardiens. Seuls ces derniers ont été reconnus par la littérature, le cinéma
ou la presse.
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| Un investissement religieux et littéraire a converti les gardiens de phare en gardiens du phare, si bien que l'identité des électromécaniciens, puis des contrôleurs, ne se construit pas dans les gestes du travail, mais dans un héritage culturel du XIXe siècle. | ![]() |
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Cette
" invention " du gardien est la dernière étape d'une trajectoire dans
le temps : la conversion du phare, maillon solidaire d'une frontière
maritime rationnelle au début du XIXe siècle, en un lieu désormais rempli
par les récits d'une limite symbolique, la Finis Terrae. |
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On peut formuler la même idée d'une autre manière en disant que les phares, construits pour signaler la côte aux marins, signalent désormais la mer aux terriens. Cette phrase n'est pas seulement une commodité rhétorique. Elle exprime un constat, celui d'une évolution radicale entre la fonction que les hommes ont assigné aux phares avant de les construire, et les usages de ces lieux que l'on aménage désormais pour répondre aux pratiques touristiques de cette fin de siècle. |
| Le désir de phares qui se manifeste s'est aujourd'hui fixé sur un problème technique et social complexe, l'automatisation des derniers phares en mer, et, de facto, la suppression de la veille des gardiens. Par un transfert anthropomorphique des vertus prêtées à site technique vers celui qui le garde, la fin de la veille devient celle des phares. Hervé Hamon souligne cette fonction symbolique quand il écrit qu' | |
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" aucun marin ne s'habitue à l'idée que les phares désormais, seront exempts de présence humaine. Peut-être faut-il s'en réjouir; peut-être est-ce une torture que le sort de ces hommes juchés sur la tempête, accrochés à la nuit. Peut-être la nostalgie qui nous prend est-elle corporatiste et réactionnaire. Je ne sais. Mais aucune administration, non plus, n'imagine ce que cela signifie, d'avoir l'œil d'un homme derrière l'œil du phare, ce que cela prête à cette lumière. (...) Les phares ne sont pas, tout bêtement, une "aide à la navigation". Les phares proclament la rage des hommes d'habiter le monde, et aussi la folie qu'ils poursuivent de se déplacer. Rien n'est plus "déplacé" qu'un phare, rien n'est plus incongru, sauf un homme " . |
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| La dissociation entre le fonctionnement de la machine et la présence des hommes est un phénomène de longue durée. En France, les premières installations d'éclairage automatique furent testées à la fin des années 1880 : des brûleurs à gazoline qui restèrent allumés 150 jours sans intervention humaine. Peut-on aller plus loin et suggérer que la suppression de la veille ne réduit pas à rien la présence des hommes des phares, puisque les objets techniques qui les équipent ne leur sont pas étrangers ? |
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C'est
autour de leur disparition que se cristallisent depuis quelques années
les enjeux contemporains des phares. On en appelle au désormais fameux
" devoir de mémoire ", au nom duquel les élus interpellent l'administration,
et, très récemment encore, les ministres sur les mesures à prendre pour
conserver le patrimoine des phares de France, comparé pour la circonstance
aux cathédrales du Moyen-Age.
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Quels sont les enjeux de ce débat ? Alors qu'il y a autour des phares un apparent consensus sur leur valeur patrimoniale et symbolique, il me semble au contraire que notre temps est celui d'une coupure entre le phare, lieu symbolique du littoral, et les phares, infrastructures d'une frontière maritime rationnelle aujourd'hui désuète, ou plus exactement en recomposition à des échelles spatiales qui excluent les phares : - Echelle
mondiale du repérage électronique de la position d'un mobile (homme, voiture,
bateau),
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L'espace
prend la forme d'un sablier dans lequel une échelle géographique intermédiaire,
qui est celle du positionnement des grands phares, perd de sa pertinence.
Le paradoxe est donc le suivant : la France est sans doute le pays où
l'exaltation des phares " sentinelles de lumière " est la plus vivace,
et, dans le même temps, le pays est loin d'être le plus avancé dans la
programmation de leur conservation.
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Il y a bien sûr des cadres sociaux pour interpréter cet engouement, dont le plus évident est un phénomène général de patrimonialisation, un désir de bloquer le travail du temps via le gel d'espaces sanctuaires, de lieux de mémoire. A Ouessant, le phare de Créac'h est devenu un musée des phares, et d'autres projets en cours proposent la même conversion. Derrière ce premier paradoxe, c'est à dire le décalage, en France, entre le désir proclamé de conserver les phares et la réalité des moyens existants aujourd'hui pour y parvenir, on voit donc poindre un second paradoxe, sans doute plus problématique : comment un site technique, aménagé par les hommes, pourrait-il signaler un espace, la Finis Terrae, dont l'une des vertus est précisément de dissoudre le temps des sociétés humaines au profit du temps intime de l'âme, tout en évoquant la cosmogonie et les mythes bibliques ?
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Les phares sont les traces tenaces de la place des hommes sur cette limite. Ils sont investis d'une fonction symbolique tandis qu'ils se vident de leur substance première, plus " terre à terre " : le repérage rationnel de la frontière maritime du pays. Ils sont devenus des lieux d'une mémoire qu'ils n'ont pas produite, mais qui s'est fixée sur eux. Même privé de toute légitimité technique, les phares ne sont pas creux, la mémoire des hommes leur donne de la consistance, c'est grâce à elle qu'ils tiennent encore bon. C'est à la construction de cette mémoire que tente de contribuer cette exposition. |
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