Paris, capitale des phares

 

 

 

 

 

On peut ainsi démontrer dans plusieurs cas que les ingénieurs ont pu se " servir " des phares pour réussir personnellement, tout en confortant l'institution qui leur offrait un cadre d'action et de travail. Sur la colline du Trocadéro, une alchimie des hommes et des connaissances a pu s'opérer parce que les ingénieurs qui l'habitaient n'étaient pas des lighthouse engineers à l'anglaise, mais des ingénieurs d'un corps de l'Etat avec lequel ils pouvaient échanger des savoirs et des compétences. La maîtrise presque exclusive d'outils bureaucratiques leur conférait une relative autonomie dans la gestion de leurs affaires, tandis que la résonance de leur travail dans l'imaginaire spatial et technique des ingénieurs des Ponts et Chaussées assurait leur insertion dans ce réseau socioprofessionnel.

 

Même s'il n'en est pas la cause, la destruction du dépôt des phares de Paris (1992) coïncide avec l'accélération d'une mutation administrative d'un service devenu bureau d'une sous-direction de la navigation maritime, peu après le départ de son dernier directeur, ingénieur des Ponts et Chaussées et polytechnicien.
Démontage du phare du Trocadéro, 1992 - Cliché : Brunet fils

 

Principaux établissements de signalisation maritime en métropole, carte extraite de "L'ensemble des dispositifs d'aide à la navigation maritime traditionnellement appelé Phares et Balises" - Paris, journal de la marine marchande, 1957 - Cote ENPC sans cote
Ce n'est pas tant la disparition de ce lieu qui est importante que l'interprétation qui peut être proposée : un changement, en cette fin de XXe siècle, de l'échelle spatiale pertinente dans l'organisation des techniques de signalisation maritime, et, par conséquent, la recomposition d'un " territoire des phares ", fortement structuré jusqu'aux années 1980 par un rapport d'autorité entre un centre administratif et industriel, Paris, et une périphérie, le littoral.

 

 

 

Pompe à volants, planche VII extraite de "Usines à gaz d'huile comprimé : instructions sur le fonctionnement et l'entretien - Service des Phares et Balises - Paris, 1901 - Cote ENPC : 8°24180
Montage des phares dans la cour du dépôt du service des phares et balises, début XXème siècle - Cliché : Musée de la Marine
Paris était le lieu de conception, de production et d'exhibition des objets techniques qui équipaient les phares.
 
Sirène à disque française coupe aa, figure 111 de "Encyclopédie scientifique, Bibliothèque de mécanique appliquée et de génie : Phares et Signaux maritimes" - C. Ribière - Paris, 1908 - Cote ENPC 23918

 

Couverture (détail) "Expédition universelle de 1889. Maison Barbier et Fenestre : désignation des objets exposés" - Paris, 1889 - Cote ENPC 19372

La coopération entre les ingénieurs d'Etat et trois entrepreneurs (Sautter-Harlé, Lepaute, Barbier Bénard et Turenne), et le dynamisme industriel propre à ces derniers, avaient permis à la France de conquérir une position de quasi-monopole sur le marché de la signalisation maritime.
Un phare venud sur catalogue : Tour en fer de 45 mètres de hauteur focale avec logements fondée sur pieux à vis, construte pour le phare de 1er ordre du cap Sant Thomé (Brésil), planche 20, extraite de "Phares, signaux sonores, bouées, etc." - catalogue F. Barbier & Cie, Paris 1889 - Cote ENPC : 4°19372

 

La diversification opérée par les entrepreneurs dans les secteurs de la mécanique et de l'optique les préparaient mal à la révolution électronique commencée après la Seconde Guerre mondiale. La concomitance de la disparition du Service des phares et de ses fournisseurs n'est pas fortuite. Elle souligne la cohérence de l'organisation spatiale, administrative et industrielle d'un territoire des phares pensé à l'échelon national.

En France, depuis la Révolution et l'Empire, la politique de signalisation maritime est nationale. Le phare a été arraisonné par les ingénieurs des Ponts et Chaussées il y a un peu moins de deux siècles, afin de conduire et de finance, en matière de signalisation maritime, une politique de réseau concertée à l'échelle du pays.

 

Une administration centralisée, le Service des phares et balises, avait compétence pour dire comment il convenait de guider les navires de toutes tailles sur les façades maritimes du pays, dans les zones de trafic commercial comme dans les passes étroites empruntées par les plaisanciers et les pêcheurs côtiers. Logo du service des phares et balises, employé en couverture de "Fourniture d'huiles minérales  pour le service des phares pendant les années 1904, 1905, 1906 : devis et cahier des charges" - Ministère des travaux publics, service des phares et balises - Paris, 1903 - Cote ENPC 24181

 

Précurseur au XIXe siècle, une conception française du territoire a profité de la mondialisation des réseaux de signalisation maritime pour exporter un savoir-faire administratif et technique. Pourquoi cette dynamique s'est-elle enrayée ? Le déplacement du cœur technologique du réseau vers l'électronique, un secteur industriel sans lien avec le corps de techniciens chargés de sa gestion, les Ponts et Chaussées, peut expliquer la marginalisation industrielle de la France dans ce domaine. Cette distorsion entre dynamique industrielle et organisation administrative est sans doute l'un des plus puissants ressorts d'une crise du territoire des phares qui n'a épargné aucun de ses acteurs, publics ou privés.

 

Optique destinée au phare du Créa'ch, montée à Paris en 1937 à l'occasion de l'exposition internationale des techniques - Collection Bernard Rubinstein

 

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